PLUTARQUE (50 après JC - 125 après JC)
Oeuvres Morales - "Contre l'usage de la chair des animaux".
Ecrivain, historien et moraliste grec.
(Traduction de grec en français de Jacques Amiot - en l'année 1587)

"Contre l'usage de la chair des animaux".
" Tu me demandes pour quelle raison Pythagore s'abstenait de manger de la chair, mais au contraire je m'étonne moi qu'elle affection, quel courage, ou quelle raison eut l'homme qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui osa toucher de ses lèvres la chair d'une bête morte, et comment il fit servir à sa table des corps morts, et, par manière de dire, des idoles, et faire viande et nourriture de viandes qui peu avant bêlaient, mugissaient, marchaient, et voyaient. Comment purent ses yeux supporter de voir tuer, écorcher, des membres une pauvre bête ? Comment put son odorat en supporter la senteur ? Comment est-ce que son goût ne fût dégoûté par terreur quand il vint à manier l'horreur des blessures, quand il vint à recevoir le sang sortant des plaies mortelles ?

... Quelle rage ou quelle fureur vous incite à commettre tant de meurtres, vu que vous avez à profusion tant grande affluence de toutes choses nécessaires pour votre vie ? Pourquoi mentez-vous ingratement à l'encontre de la terre, comme si elle ne vous pouvait nourrir ? Pourquoi péchez-vous irreligieusement à l'encontre de Ceres (déesse des céréales) inventrice des saintes lois, et faites honte au doux et gracieux Bacchus (dieu de la vigne), comme si ces deux déités-là ne vous donnaient pas suffisamment assez de quoi vivre ? N'avez-vous point de honte de mêler à vos tables les fruits doux avec le meurtre et le sang ? Et puis vous appelez les lions et les leopards "bêtes sauvages", et cependant vous épanchez le sang, ne leur cèdant de cruauté en rien, car ce que meurtrissent les autres animaux, c'est pour la nécessité de leur pâture, mais vous, c'est par délices que vous le faites. Parce que nous ne mangeons pas les lions ni les loups après les avoir tués en nous défendant contre eux, ainsi les laissons là ; mais celles qui sont innocentes, douces, qui n'ont ni dent pour mordre, ni aiguillon, ce sont celles que nous prenons et tuons, bien qu'il semble que la nature les ait créées seulement pour beauté et pour plaisir...

C'est horreur de voir seulement la table des riches hommes servie et couverte par cuisiniers et sauciers qui habillent les corps morts ; mais encore plus d'horreur y a t-il à la voir desservir, parce que les restes de ce qu'on emporte sont plus que ce qu'on a mangé ; pour rien donc ces pauvres bêtes ont été tuées... Mais pour ceux qui maintiennent qu'ils ont la nature pour cause et origine première de manger chair, prouvons-leur que cela ne peut être selon la nature de l'homme.

Premièrement, cela se peut montrer par la naturelle composition du corps humain, car il ne ressemble à nul des animaux que la nature a faits pour se repaitre de chair ; vu qu'il n'a ni un bec crochu, ni des ongles pointus, ni les dents aigües, ni l'estomac si fort, ni les organes si chauds qu'ils puissent cuire et digérer la masse pesante de la chair crue, et quand il n'y aurait autre chose, la nature même - à l'égalité plate des dents unies, à la petite bouche, à la langue molle et douce, et à la faiblesse de la chaleur naturelle et des organes servant à la concoction - montre elle-même qu'elle n'approuve point à l'homme l'usage de manger chair. Que si tu te veux obstiner à soutenir que nature t'a fait pour manger telle viande, en premier tue-la donc toi-même, je dis toi-même sans user ni de couperet, ni de couteau, ni de cognée, ainsi comme les loups et les ours et les lions, à mesure qu'ils mangent tuent la bête, aussi toi, tue-moi un boeuf à force de le mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier, déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et mange-le encore tout vivant, ainsi comme ces bêtes-là le font... Mais nous nous mignardons tant délicatement en cette horreur de tuer, que nous appelons la chair "viande", mêlant avec du vin, de l'huile, du miel, de la gelée, du vinaigre, ensevelissant à vrai dire un corps mort avec des sauces syriaques et arabiques, et les chairs étant ainsi mortifiées, attendries, et par manière de dire pourries, notre chaleur naturelle a beaucoup d'affaire à la cuire, et ne la pouvant cuire et digérer, elle nous engendre de bien dangereuses pesanteurs, et de telles crudités nous amènent de graves maladies...

Le manger chair donc non seulement est contre la nature du corps, mais aussi par satiété et par replétion il grossit et épaissit les âmes [...] "